Je connais une personne qui mange beaucoup de fruits et de légumes. Quand j'écris beaucoup, c'est vraiment beaucoup. Surtout les fruits. Elle les mange sans se priver, par chacun des sens. Les voir, les sentir, les penser, les toucher (même les pêches) les laver, en décorer des corbeilles, les éplucher, les choisir, les acheter ; tout cela la rend euphorique, joyeuse comme une enfant innocente.
Il n'est pas question pour elle d'en manquer. C'est de l'oxygène. On parle ici de fruits frais et de saison, pas de fruits secs, ni de jus ; ceux-là jouent en Ligue 2.
Cerise sur le panier : Faites-les lui ramasser dans les arbres et elle vous signe un CDI d'amitié.

J'ai renoncé à chercher les raisons profondes de ce besoin. Atavisme, pathologie, plaisir naturel ? Peu importe. Je n'y comprends rien car moi, dès que je mange un fruit, j'ai faim. Et hop, des féculents pour combler !

Alors, le marché, c'est souvent. Bon sherpa, je porte le couffin. Et c'est tout. Qu'on ne me fasse, ni parler avec les maraichers, ni exprimer la moindre envie, ni apprécier ce contact direct avec la nature et la convivialité rustique des échanges faussement guillerets et vraiment mercantiles. Et je ne parle même pas des bobos qui nous la jouent écolos, bios et panier d'osier, retour en bicyclette.
Je porte le couffin.
Et ça suffit à mon bonheur. Les yeux ouverts, les oreilles aussi, je suis éponge de vie humaine en ce lieu inspirant. Un marché, c'est comme la société. Tout son intérêt vient de l'observation qu'on en fait. Si on a le malheur d'être acteur, on ne voit plus rien, on subit, on se salit. Boue et cambouis, terre et ongles sales empêchent toute élévation, toute poésie.

Dimanche, fidèle sherpa, je porte et pense à un prochain billet de blog. Difficilement. Car quelques belles touristes du Nord excitées comme des touristes du Nord ajoutent leur large sourire et leur blondeur aux couleurs de ce marché du bord de mer. Leur guide touristique ne leur dit pas, qu'ici, les yeux des hommes ont les mains baladeuses et les pensées coquines. Qu'importe ! Soleil et ciel bleu attisent un peu plus cette ruche à la séduction collective, sage et débridée à la fois.
A quoi pensé-je ? Ah oui. A ce futur billet qui aurait repris l'idée qu'il faut très peu de volonté pour avoir de la volonté. Je cherche l'angle pour ne pas me répéter. Les billets, de banque ceux-là, de l'aller se sont transformés en trois cents kilos de fruits et heureusement que les bras n'interviennent en rien dans l'inspiration.
Quand, tout à coup, derrière moi, j'entends : "... C'est qu'ils se donnent pas l'envie"
Demi-tour rapide. Je ne vois rien.  L'armée Chinoise vient de barrer l'horizon. Elle suit un parapluie fermé qui pointe vers le ciel. Je ne saurai jamais qui a dit cette perle de phrase.

Au diable, les belles touristes du Nord et du Sud. Au diable les couleurs, le soleil, la mer et le ciel bleu. Au diable la récolte qui m'arrache le bras.
J'ai gagné ma journée.
"C'est qu'ils se donnent pas l'envie"
Mais qu'elle est ridicule mon histoire de volonté pour la volonté. Qu'il est petit, le commun "se donner de la peine"

C'est ça. Il faut se donner l'envie et il n'y a plus rien à dire. Si ce n'est que les couffins en deviennent, d'un coup, très légers.