Automne 2014. Une chambre d'hôpital. Un journal télévisé déroule l'actualité.
Gilbert ouvre les yeux.

Lui ne le sait pas encore, mais aujourd'hui, cela fait exactement six ans qu'il est dans le coma.
Que lui est-il arrivé ? Pourquoi cette télé en marche ?
Tiens, on parle d'une manifestation. Mais oui, bien sûr. Il était à la manif. Il est syndicaliste donc l'essentiel de son travail se fait les jours de grève. Il a trébuché et s'est fait un peu écrasé par quelques excités. Même pas tabassé par les flics. Dommage !

Plus il regarde l'écran, moins il reconnait le défilé.
Et pour cause, six ans séparent les deux évènements. Depuis toutes ces années on lui met la télé en fond sonore au cas où. Mais c'était sans effet, Gilbert n'entendait rien. Il redémarre là où il s'est arrêté.

Plus le journal télévisé défile, moins il comprend.
Tenez-vous bien. Les fonctionnaires manifestent pour l'abolition de leurs privilèges, ils réclament des diminutions de salaires, veulent rendre leurs nombreux avantages, exigent des emplois non-protégés. Et le pouvoir lui, ne l'entend pas de cette oreille ; il compte bien continuer à les asservir en les caressant dans le sens du poil.

Les banderoles s'étirent sur toute la largeur du mur-écran : "Stop aux nouveaux postes" "Retraites à la retraite" "Du boulot, pas des Euros", voilà ce qu'elles disent. Quelques pancartes en rajoutent : "Pauvre France de vacances" "Du service enfin au public".
Un Gilbert de 2015 se penche sur un micro pour expliquer qu'il est temps de partager, que le gouvernement ferait bien d'aider les pauvres, les SDF, les chômeurs plutôt que toujours chouchouter les fonctionnaires.

L'ex-comateux ressemble de plus en plus à un futur infarctus.

Le secteur privé a rejoint le mouvement et à son tour, appelle à plus de solidarité. Il veut des délocalisations dans des pays où la misère est flagrante. Il réclame le licenciement de ses troupes dans les usines d'armement. Il demande l'abolition des CDI.

Si Gilbert n'est pas mort avant, les infirmières pourront lui expliquer tout à l'heure le changement majeur intervenu ces dernières années.

Notre monde a subi une catastrophe positive, une sorte de Tchernobyl bénéfique. On n'a jamais su d'où cela venait mais on l'a appelé d'abord "le nuage de la cohérence", puis, "le calumet de la conscience", enfin, "l'amour de son prochain" plus compréhensible par le plus grand nombre, question de marketing.
Chaque esprit ayant inhalé les délicieuses fragrances du nuage se voyait d'un coup nettoyé. Chacun redevenait humain, sensible, normal.
Aussi, il reprenait de la cohérence et toutes les paroles de générosité, de fraternité, d'amour qu'il employait, désormais se transformaient en actes.
Au rebut le double langage. A la poubelle l'individualisme. En enfer les chapelles partisanes.

Si ce n'était pas encore le Paradis sur terre, ça y ressemblait.
Désormais, chacun n'avait D'yeux que pour son prochain.

Pauvre Gilbert !