Dans la série "Les poubelles des uns font un malheur chez les autres", un texte de Béa/Plum', qui a choisi :
"Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi" Merci Béa.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Une époque où le tablier était de rigueur à l'école, où ma classe de maternelle avait cette drôle d'odeur de cire à bois et de pâte à modeler mélangées. Dans trois ans, j'irai à l'école primaire de mon village. C'est la mairie qui abrite les salles de classes dirigées par des bonnes soeurs voilées. Soeur Bernadette (une marrante) au CP, Soeur Pauline-Marie (extrêmement gentille) au CE1 et CE2, Soeur Marie-Célestine (une peau de vache) au CM1 et Soeur Paule (la directrice) au CM2. Tous les matins, les élèves réciteront debout le Notre Père en guise d'introduction à la journée. Tous les matins, Dahlia et moi resterons assises (car de confession non chrétienne) durant ce préambule et cela durant cinq années. A partir du CE2, notre école deviendra mixte. L'Ecole des Filles, à la mairie, accueillera les garçons (chouette !) tandis que l'Ecole des Garçons, à côté des pompiers, recevra les filles.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

C'était un temps où beaucoup de mamans ne travaillaient pas, elles amenaient et cherchaient leurs enfants à l'école, deux fois par jour, portaient des foulards sur la tête lorsqu'il y avait du vent, tenaient un filet à commissions. C'était l'époque du goûter « fait maison » avec son épaisse tranche de pain blanc à la croûte dorée et croustillante et sa barre de chocolat au lait ou alors cette même tranche de pain tartinée avec du beurre « encore jaune à l'époque » et sur laquelle on saupoudrait du sucre. Hmmm, quel délice ! Et, pour les digestions difficiles, il y avait la cuillère de bicarbonate de soude. Beurk !

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Cet âge où les grandes surfaces et autres centres commerciaux étaient encore sous terre. On allait chez le boulanger (qui vous offrait un bonbon en sucre en forme de bébé et de couleur pastel), le pâtissier, le crémier, le boucher-charcutier (et son incontournable tranche de saucisse de Lyon offerte pour avoir été bien sage), le poissonnier et pour le reste, on allait chez l'épicier. Un temps où la brique de lait avait la forme d'un gros berlingot qui monopolisait une bonne partie du « Frigidaire », où les boissons étaient toutes conditionnées dans des bouteilles de verre. La lessive était en poudre dans de gros barils ronds que l'on recyclait en coffre à jouets, une fois vide. Il y avait la mercière chez qui on achetait les boutons, le fil, les pelotes de laine et le droguiste qui vendait du détachant, des teintures pour tissu, du dissolvant pour les ongles, un peu de maquillage.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Ce temps où la télévision était en noir et blanc, n'avait que deux chaines et que j'avais le droit de regarder uniquement de 19H25 à 19H30. C'était Nounours, Pimprenelle, Nicolas. Une fois le marchand de sable envolé de l'écran sur son nuage, il était l'heure d'aller se coucher. Eh oui, à cette époque on couchait les enfants à sept heures et demie et c'était normal. Cet âge lointain où les familles catholiques s'endimanchaient, le jour du Seigneur, pour aller à l'église, en laissant mijoter à tout petit feu la blanquette ou le bourguignon de midi.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Cette fameuse époque où beaucoup de voitures avaient des sièges recouverts de simili cuir qui brûlait les cuisses et le dos en plein été. Une ère où le GPS n'existait pas et qui créait de sales disputes entre le conducteur et sa copilote lorsque cette dernière n'arrivait pas à lire la carte routière. Les voitures n'avaient pas de noms très compliqués, elles s'appelaient R4, R5, R6, R8, Diane, Deuch, 304, 404, 504, Triumph, Coccinelle...

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Un temps où l'on se disait « bonjour » dans la rue même lorsque l'on ne se connaissait pas, où les enfants étaient polis, savaient jouer avec des jouets, avaient un univers imaginaire bien présent. Une époque où il y avait si peu d'abonnés au téléphone que les annuaires avaient l'épaisseur d'un journal de programmes télévisés actuel. De temps en temps, cela sonnait à la porte, souvent en soirée, les dimanches ou les jours fériés et c'était un voisin qui demandait à pouvoir se servir de notre gros combiné noir. C'était la plupart du temps pour appeler un médecin, pour une urgence quelconque et il tendait à mon père (qui refusait, bien entendu) un franc « pour le dérangement ». C'était cette même époque des pièces de 1 et 2 centimes que ma mère me donnait « généreusement » afin que je puisse jouer à la marchande, les billets de banque à l'effigie de Voltaire, de Racine, de Corneille et le si convoité Pascal.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi.

Un temps où l'argent n'était pas forcément très présent mais dont l'absence laissait tout de même une place importante à la douceur de vivre, aux petits bonheurs, aux autres... Un temps où les voitures étaient nettement moins rapides, où l'on croisait des Solex à la place des motos mais un temps où l'on n'était presque jamais en retard... Un temps où l'on n'avançait ni ne reculait d'une heure deux fois par an, mais un temps où les printemps étaient fleuris et plein d'hirondelles, où les étés étaient chauds et beaux, où les automnes rendaient les arbres roux et jonchaient les trottoirs de marrons et de pommes de pins, où les hivers connaissaient la neige, le verglas, les températures négatives, les Noël blancs.

Je vous parle d'un temps que seuls connaissent ceux qui n'avaient pas école le jeudi. Et je ne l'ai pas connu bien longtemps ce temps-là puisqu'en 1972 nous sommes passés du jeudi au mercredi sans école. Mais je m'en souviens bien, de cette époque et, à la fin de la rédaction de ce billet, je me rends compte que je souris. Et depuis un moment...