Déjà paru chez Claudiogène le 13 novembre 2007

Il fait nuit ou nuit noire. Il fait froid ou très froid.
C'est l'hiver ou l'hiver. C'est samedi ou dimanche. C'est 1970 ou 1971.

Les réveils de l'époque faisaient encore dring et se levaient très tôt. Ils dringuaient à 3 heures 30, (quelle idée !) Le corps se levait et prenait déjà quelques longueurs d'avance sur l'esprit.

4 heures. J'enfourche ce vélo que mon jeune âge m'autorise encore à prendre pour mon cheval et tel un chevalier sans peur et sans reproche, j'attaque les quelques kilomètres qui me séparent du golf de Saint-Nom-la-Bretèche.
Pour avoir la chance d'avoir un client, il me faut arriver très tôt et faire la queue dehors jusqu'à l'ouverture d'une pièce commune réservée aux cadets, sorte d'esclaves portant sur l'épaule ou sur roulettes pendant deux ou quatre heures des sacs de golf d'un poids surhumain pour des gamins de 13 ans.

Dans cette pièce commune, on attend qu'on daigne appeler notre nom et toute notre attention est concentrée, car c'est un interphone nasillard  qui nous hèle et on n'y comprend rien. Si on se présente sans qu'on nous ait appelé, c'est l'engueulade, l'humiliation et la certitude de ne jamais être choisi pour travailler.

Le rêve de chacun d'entre nous, c'est d'être appelé pour un 18 trous plutôt qu'un 9. C'est 25 francs au lieu de 15. Le bonheur suprême serait d'être le cadet d'une célébrité qu'on imagine plus généreuse en pourboire. Sauf Raymond Marcillac que tout le monde dit radin, enfin c'est ce que dit ma mémoire.
Mais le client n'est pas le pire.
Le pire, c'est celui qui a quasiment droit de vie et de mort sur nous. Un médiocre personnage aux cheveux gominés, à la chevalière agressive, lèvres fines et dents "tenaille". Le nettoyage des clubs n'est jamais assez bien fait. L'humiliation est constante, plus appuyée encore lorsque nos noms ont des consonnances méditerranéennes. Cet homme est gluant, obséquieux ; il a la courbette congénitale et l'insulte permanente.
Nous ne pouvons rien dire, rien de rien.
Notre seule vengeance s'arrête à plaisanter entre nous en jouant avec son nom. Il est homonyme d'une célèbre boisson à l'anis. Et encore, nos plaisanteries se font sous tension, car il a quelques indicateurs bien infiltrés.

Bref, les jours de chance, je rentre chez moi vers 17 heures riche de 25 Francs. Et les jours de poisse, je peux rentrer plus tôt, vers 14 heures, je n'aurai pas de clients ; lever 03h30 pour rien ... ça ira mieux demain.

C'était pas l'bon temps, le temps d'avant.
Mon père avait monté les murs des maisons de ce golf, s'écorchant dignité et santé.
Ma mère avait cousu les robes des femmes de ce golf, récoltant arthrose et verres correcteurs.
Mon frère et moi portions les sacs des maris, remplis de honte et délestés d'illusions.