La Smart n’hésite pas. Elle est en double file, comme chez elle. Habituée du lieu, elle ne baisse pas les yeux, elle brille, sans scrupules. Comme un chasseur de grand palace, elle ouvre sa porte avec délicatesse. Deux jambes longues et fines s’éclipsent en un mouvement de ciseaux destiné à couper le souffle du passant. Les ballerines au sol, le touchent à peine. Tout là-haut, la robe à pois verts et bretelles s’approprie la rue. Autour tout est flou.

Le passant ne passe plus. Il se fige. Le tendon d’Achille fin et délicat anesthésie la pensée. L’œil remonte pour vérifier que la clavicule est de la même famille.

Une princesse.

De la Smart à la poissonnerie, il n’y a qu’un pas.  Un pas de défilé. La robe et la princesse sont les seuls mouvements du trottoir. Et quels mouvements ! Une courbe de Matisse, un pinceau au bout d’un manche, une symphonie légère, une vague ondulante. Le silence est princesse.

Les poissons dans la glace ressuscitent et frétillent. Les hommes frétillent et pourraient en mourir.

Un index, un majeur et un pouce soulèvent lentement la paire de Prada. Les lunettes de soleil à cheval sur un nez d’une beauté unique, ont la générosité de nous ouvrir les volets.

Lorsqu’on a vu ces yeux, on ne connaît plus rien. Oubliés la Smart, la robe, les ballerines et l’élégance.

Plus rien n’existe. Nous entrons dans un monde sans adjectifs. On veut essayer mais rien n’y fait. Aucune description ne sera parfaite. Des yeux caramel ? Des braises glacées ? Des billes « crème brûlée » ? Non. Rien. Rien qui puisse se dire avec des mots.

Alors l’émotion, avec le peu de souffle qu’il lui reste, invente des yeux « Werther’s Original ». C’est malin mais cela reste loin du compte.

- Madame, vous avez de très beaux yeux « Werther’s Original »

Non, c’est impossible. Alors on se tait. On meurt pour quelques minutes en rêvant qu’on lui aurait bien fait un enfant. La frimousse blonde qui gigote dans la Smart prouve que ce serait possible.

La princesse commande une sole.

Une sole ? De la sole pour une princesse ? Comment est-ce possible ? De l’or fin, des diamants, des soleils, des étoiles et des Werther’s Original, pourquoi pas. Mais de la sole…

- Une seule sole ? demande la poissonnière.

- Oui, car mon mari est allergique.

Quoi ? Un mari pour une princesse ? Allergique en plus. Ce monde est injuste.

Le palpitant au zénith et l’action paralysée le passant se statufie. C’est le moment que choisissent les Prada pour retomber sur le plus beau nez du monde. L’estocade est portée. Le passant s’écroule.

La Smart ravale la mangeuse de soles, assassine d’âmes sensibles, et file vers d’autres horizons, vulgairement allergiques.