Il est 19h 35. Je cherche à garer mon véhicule. Le supermarché ferme ses portes. Les containers de poubelles sont déjà dehors. Trois femmes y plongent la tête. Un frisson me traverse le corps des orteils au cuir chevelu.
Je passe.
Le temps de réaliser la chose, que je repère une place de stationnement en face de l'autre supermarché de la rue.
C'est long le temps d'un créneau. Très long.
La scène, je l'ai déjà vue à la télévision mais là, elle prend un poids supplémentaire. Cela se passe dans la rue voisine de la mienne et je me dis que, sans doute, tous les soirs c'est pareil.
Devant ces containers-ci, elles sont une petite dizaine. Foulards sur la tête et robes amples et couvrantes, elles semblent sorties d'un film en noir et blanc. A première vue, on dirait que ce sont des femmes venues des pays de l'Est, Tchétchènes ou Albanaises, Roumaines ou  Kosovares, on ne sait pas et c'est sans importance.
Dynamiques, vives et de toute évidence expérimentées, elles fouillent, piochent, trient. La rue est respectée, rien n'est laissé au sol.
Cinq ou six petites filles d'une dizaine d'années, copies en miniature de leurs aînées, font le va-et-vient entre les containers et la ruelle d'à côté. Là, d'autres femmes attendent et rangent les produits récupérés dans des chariots de courses de ménagère, alignés contre le mur. L'organisation est parfaite. L'efficacité est certaine.
Les frissons ont un avantage sur les haut-le-cœur, ils passent plus vite. Car aussi choquant que cela puisse paraitre, j'ai vraiment l'impression de voir un documentaire animalier ; les vautours affamés s'abattent sur des carcasses.

Le lendemain, à quelques centaines de mètres de là, les restaurants débordent. Des queues se forment même, estomac en attente. Les cartes postales sur les présentoirs du trottoir d'en face ne connaissent ni containers, ni slaves en détresse.

Et la classe moyenne se permet encore d'aller au restaurant, de se plaindre de la crise, de gueuler contre les riches, de chipoter pour quelques mois de travail en plus dans une carrière, de défiler pour des acquis d'une autre ère.Quelle indécence ! Quand on va au restaurant, quand on part en vacances, quand on a un emploi protégé, quand on a un virement automatique chaque fin de mois, par les temps qui courent, on a la décence de la fermer. Si vraiment ça la démange la classe moyenne de l'ouvrir, qu'elle le fasse pour les pauvres, pour les crève-la-dalle, les démunis, les précaires, qu'elle défile pour réclamer le partage, elle nous évitera frissons, haut-le-cœur et dégueulis.