C'était un terrain de foot enfoncé dans la forêt qui embrassait la ville. L'hiver, participer aux entrainements du soir était héroïque. Car après avoir parcouru trois kilomètres à pied, il fallait s'aventurer dans le dernier cul-de-sac, noir, bordé de jungle, fantômes et agresseurs potentiels. On fait le fier à 13 ans mais on court vite. La peur ne nous faisait jamais reculer, pas plus que le froid, la pluie et les blessures. La passion avait ce prix, pris au sens de récompense.
Le portail du Stade Jean Carillon nous accueillait pans fermés, toujours. Noir, immense, l'air renfrogné, il avait des pics sur la tête. N'importe quel gamin normalement constitué aurait fait demi-tour en hurlant. Mais les passionnés ne sont pas normalement constitués. Il suffisait de secouer un peu le fer forgé pour alerter de son arrivée. Aussitôt, deux molosses arrivaient, leurs aboiements nous terrorisaient et leur gueules tâtaient du barreau dans le but certain de se faire des footeux en herbe. Il fallait reculer. A ce moment-là, apparaissait le gardien. Un géant bourru, yeux vairons et regard torve, il zigzaguait jusqu'à nous, son amour du litron en aurait fait un bon dribbleur. Immanquablement, il nous demandait si nous étions sûrs qu'il y avait bien entrainement aujourd'hui. Il finissait toujours par ouvrir en nous recommandant de ne pas foutre le bordel comme la dernière fois et de laisser propre. Alors, les clébards se calmaient.
La notion du propre est, parait-il, relative. Soit. Son propre à lui, était bien dégueulasse et le poêle qui faisait rond central dans le vestiaire n'avait jamais fonctionné. Quant aux douches, elles voulurent bien, une fois ou deux, nous gratifier de quelques gouttes d'eau feignantes et glacées.
Le vieil ermite était employé municipal mais, contrairement aux gardiens de square, il avait ses deux bras dont il se servait très peu pour la communauté. Mais la mairie communiste faisait du social et comme le grand pays frère de référence, elle occupait les petites gens... à se réchauffer au Préfontaines et à effrayer les gamins. 
Nous ne trainions donc pas dans les vestiaires, l'objet de nos désirs, le paradis se trouvait une cinquantaine de mètres plus haut. C'est le soir que le terrain de foot était le plus en beauté. Qui n'a pas senti l'ambiance d'une fine pluie d'hiver visible sous les feux des projecteurs douchant tendrement des gamins au cœur gros comme ça qui se foutent du monde entier, pour offrir leur fougue à un ballon mal gonflé et des coéquipiers plus frères que ces feignants restés à la maison, n'a rien connu ; toujours il lui manquera quelque chose.
Quelle fierté d'arriver sur cette pelouse mal tondue, ces lignes pas toujours droites et ces mesures approximatives. C'est chez nous. Depuis le semblant de vestiaire jusqu'à la scène, une petite montée goudronnée nous laissait le temps de bien taper du crampon, de rentrer dans notre personnage. Nous exagérions le frottement, les traces sur le bitume en attestaient et à la manière des petits caïds de la ville qui tapaient du talon pour bien montrer au bourgeois qu'ils avaient équipé leur boots, comme fers à sabots, nous nous entrainions à frimer.

Un jour, on ferma le stade Jean Carillon. Peut-être le factotum avait-il succombé à ses bitures ? Toujours est-il qu'on transféra nos matchs et nos entrainements du côté d'un quartier neuf. Un terrain, quelle horreur, en stabilisé, ce sable-gravier qui arrachait les cuisses des plus vaillants et aveuglait tout le monde les jours de vent. Coincé entre les rues Jacques Duclos et Pablo Neruda, nous ne risquions rien. Encadrés, chouchoutés. Même pas peur du gardien. Même pas froid et même pas sale.

Qu'ils sont tristes les chemins droits, les terrains plats, les lieux policés !

PS. Mon moteur de recherche m'apprend que le Stade Jean Carillon est devenu un complexe sportif moderne. Tant mieux.