Ambition Passionneur

le blog de Claudio Orlando

10 novembre 2009

La vieille

Comme elle avait passé sa vie à constater qu'elle n'obtenait les choses qu'en se bagarrant, la vieille finit par en faire une marque de fabrique. Même aujourd'hui, à l'âge de l'espérance de vie statistique, elle continue à se battre.
Pas d'adversaire en vue ? Qu'importe ! Inventons-le. Plus le temps de fabriquer de nouveaux outils. Autant se servir de ceux qui épousent bien la main. Ils ont fait leurs preuves. Polis par les ans, ils travaillent à l'ancienne et la sagesse populaire leur a donné du crédit, comme aux vieilles marmites. Mais, masses plutôt que scalpels, ils font des dégâts.

La vieille a toujours raison puisqu'elle est vieille. Ses histoires ne commencent pas par Il était une fois... Non, non. Toujours par C'est comme moi ou sa variante Moi je. La vieille confond l'oubli et le pardon. A défaut d'emporter l'or qu'elle n'a pas dans sa tombe, elle y emmènera la rancune qu'elle a tenace.
Mais la rancune n'est qu'un sentiment, il lui faut une action, une manifestation libératoire. Le vocabulaire et les comportements humains ont bien fait les choses, la méchanceté est à disposition. Comble du bonheur, la vieille ressemble à la méchanceté. Mais seulement pour l'œil aiguisé et le regard intuitif.
Car, la vieille n'a rien de Tatie Folcoche. La vieille est plus sournoise. Si sournoise qu'on jurerait qu'elle ne le sait pas elle-même. Déguisée en héroïne généreuse, en sainte infatigable et déterminée, elle a trompé son monde. Ses enfants, eux-mêmes, ont mis des décennies à comprendre. Parfois, ils aimeraient se réveiller, se dirent qu'ils rêvaient ou se tromper encore. Son mari, parti plus tôt, comme tous les conjoints des vieilles carnes, avait sans doute compris. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait partagé ce secret.

La vieille, comme nombre d'égoïstes, avait investi dans le sacrifice. Le sacrifice visible, celui qu'on peut constater, louer, gratifier. Auréole et lauriers devaient, de toute évidence, couronner une vie au service de ses proches. Ces derniers étant chargés, eux, de rembourser par l'affection sans limites et la reconnaissance éternelle.
Mais les rentes escomptées ne sont pas au rendez-vous. Un doigt divin a-t-il pris un peu d'avance, commençant à faire payer l'investissement intéressé ? Certaine lucidité renvoie-t-elle, au crépuscule, un visage plus proche de la vérité ?
Toujours est-il que la vieille vieillit mal. Mise à distance par beaucoup, elle ne tient que par les derniers courtisans qui n'ont aucune autre ambition à se mettre sous le cœur. La vieille, confortée par ceux-ci, insiste, s'enfonce et mourra de ses certitudes.

La vieille n'avait pas mauvais fond. Elle a seulement cru que le rapport de force était sa survie. Elle en a pris le pli.
Penser l'Humain en terme d'investissement, c'est programmer soi-même les retours de bâton.

Posté par Claudio Orlando à 00:01 - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'adore ce texte. On a tous eu l'occasion d'en connaître des comme ça !

Posté par Dominique, 10 novembre 2009 à 03:20

L'arrière goût laissé par ce texte est trop amer, je n'aime pas.
Certainement parce qu'il me reste le goût sucré des mémés.

Posté par christian, 10 novembre 2009 à 05:53

Vivre dans la rancune, vieillir dans la défiance envers les autres, ne pas savoir pardonner, ne jamais se remettre en question, tout ramené à soi, être frustré de la vie, en vouloir à ses enfants...
C'est ne pas savoir donner, ne pas savoir aimer.
Et ça fait mal, très mal.

Posté par Sophie, 10 novembre 2009 à 07:29

Acariâtre, on dit, non ?
Le vieux, c'est demain ?
PS : Mais où diantre vas-tu chercher ton inspiration ? ;-)

Posté par Didier, 10 novembre 2009 à 11:10

A lire ces mots, j'espère n'être jamais vieille!
Brrrrrrr...

Posté par helenablue, 10 novembre 2009 à 11:56

A peu près aux mêmes endroits que toi Didier ;-)

Posté par Claudio, 10 novembre 2009 à 12:39

Humaine ?

C'est bizarre : je n'ai pas l'impression que ce texte parle d'une personne, d'un seul individu, mais plutôt d'un groupe - une population, un parti, une entreprise, une famille...
Et pourtant, les mots lus avec la raison montrent qu'il s'agit d'une seule personne. Il y a comme un filigrane, non ?
Il y a aussi, comme le dit Christian, un arrière goût très pénible. Mais il nous faut parfois ce genre de textes "durs".

Posté par L U C, 10 novembre 2009 à 16:40

Autre lecture L U C.
Mon inspiration vient d'une seule et même personne "humaine"... Mouais...

Et personne pour imaginer un texte règlement de comptes ?!

Posté par Claudio, 10 novembre 2009 à 17:01

C'est étrange, je n'arrive pas à voir une personne âgée dans ce texte. Je vois plus une "sèche" qu'une "vieille". Et d'ailleurs, le mot "vieille" peut aussi, dans le langage parler, désigner une personne aigrie, désagréable, sans âge, sans passé et sans avenir. L'expression "vieille fille" ou "vieux garçon" ne désigne-t-elle pas aujourd'hui des célibataires renfermés sur eux-mêmes et peu amènes ?
Cela dit, l'écriture est toujours aussi belle et les métaphores superbement bien trouvées. Merci !

Posté par Béa, 10 novembre 2009 à 19:25

J'espère ne jamais être cette vieille ...
Mais, sait-on jamais l'image qu'on donne de soi ???

Brrr, ce texte me fait quand même froid dans le dos !

Posté par teb, 10 novembre 2009 à 20:39

Ta Vieille ne dupe personne, elle est seule, elle fait du mal. Une vie entière sans jamais faire de bien autour de soi, sans jamais connaître un moment de repos,de ceux où on s'abandonne totalement dans la confiance et l'Amour des êtres proches. Je la plaindrais... par moment...
Ta Vieille, j'y reconnais ma mère... même si, elle, n'a pas eu à se battre. Elle n'a pas même cette excuse! Et je la plains toujours et tous les jours.
C'est un fardeau difficile à poser. Et quand c'est fait, il n'est plus question de le reprendre. On le laisse sur la route. On en garde juste quelques échardes.

Posté par Lilou, 11 novembre 2009 à 10:55

Bien sûr que ce texte ressemble à un règlement de comptes, c'est bien pour ça qu'on y sent un goût amer. Comme la vieille ne répondra probablement pas, avec ses mots, je me disais Claudio que ce serait sans doute une bonne idée, pour toi, d'essayer de te mettre à sa place et de répondre en imaginant non ce que toi tu ressens, mais son point de vue à elle. C'est un exercice difficile, le risque de tomber dans la caricature est grand, mais je crois que ça pourrait être très intéressant pour toi, et aussi pour nous les voyeurs ! :-)

Posté par Tiphaine, 11 novembre 2009 à 19:45

Non merci.
Parce qu'ici, il ne s'agit pas de points de vue différents mais bien d'erreurs d'appréciation des comportements humains et de méconnaissance de l'âme humaine.
C'est péremptoire, je sais. Mais j'en suis persuadé.

C'est d'ailleurs trop souvent le problème des relations interpersonnelles. On nous a appris que tout est goûts et couleurs. C'est faux.
On ne discute pas de salé ou sucré ; c'est comme ça.
En revanche, on peut discuter des rapports de cause à effet de certains comportements, des ressorts d'autres etc.
Je ne dis pas cela pour trouver des coupables. Seulement pour en tirer des leçons. et c'est ce qui manque ; on le voit, dans les familles, quand les erreurs se répètent de générations en générations.

Si tu veux te coller à l'écriture "d'en face" Tiphaine, je prends avec plaisir et curiosité.

Posté par Claudio, 11 novembre 2009 à 21:34

Moi aussi, j'ai reconnu dans ce texte une personne trés proche, et je crois comme Claudio que je ne pourrais jamais me mettre dans sa peau, car ce sont vraiment des erreurs de jugement, des erreurs d'appréciation, des mauvais choix qu'elle a fait dans sa vie, par méconnaissance de l'être humain et par refus d'accepter le réel tel qu'il est avec ses joies et ses souffrances. C'est une personne qui a toujours essayé de biaiser, de se justifier, de se donner bonne conscience, d'avoir le droit de son côté par peur d'affronter les vérités trop désavantageuses pour elle ou trop douloureuses.
A la fin de sa vie, elle est profondément malheureuse mais enracinée malgré tout dans son bon droit sans vouloir en démordre. En fait, elle se fait son malheur toute seule ; et plus elle essaye de paraître parfaite plus elle devient méchante.

Posté par Sylvie, 11 novembre 2009 à 22:15

Moi aussi, elle me rappelle quelqu'un !

Ca faisait longtemps que je n'étais passée te lire.
Oui, on est plusieurs à en connaitre des comme ça, des vieilles.
Moi, celle qu'elle m'évoque, les enfants ont appris, à leur depens, à s'en protéger. elle ne parvient donc plus à nuire du tout.

puis comme je suis d'un naturel tolerant, d'une part, et que je ne suis pas sa fille, d'autre part, je mettrai en avant que elle aussi, quand elle fut une jeune femme, en a avait chié comme personne.

mais sont ce là des excuses suffisantes.... ca n'est pas parce que on en a chié des rondelles de chapeau, qu'on doit se sentir autorisée à empoisonner la vie de ses enfants....

Mais la vieillesse lui rend bien les coups de bâtons.... Pas besoin d'intervenir...

et sa fille, bien loin d'"elle".... a réussi à apprendre à être heureuse, malgré celà....

mon mari dit d'elle qu'il est terrorisé, quand il la voit. C'est curieux comme les ondes négatives peuvent ainsi être palpables, hein....
Moi, quand je la vois, je suis "aimable"....
A chaque fois que je la vois, cependant, je prie le ciel de ne jamais être capable de se mer la haine, comme elle a su le faire.
Est ce suffisant, Claudio ? Pour avoir la certitude de ne jamais lui ressembler ?

Posté par salpiglossis, 23 novembre 2009 à 20:12

Suffisant ? On peut l'espérer. Dans ce cas "la vieille" aura inconsciemment fini par faire une bonne action.
Merci pour le témoignage.

Posté par Claudio, 23 novembre 2009 à 20:28

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