Il nous plaisait bien cet appartement. Bien rénové. Dans notre budget. Un quartier que nous connaissions peu mais que nous avons vite apprécié. Et surtout une cave ; nous y tenions.
L'agent immobilier a vite senti notre intérêt et a su communiquer sobrement, la vente forcée étant, chez certains, contre-productive.

Après quelques jours de réflexion, nous fîmes, comme c'est l'usage, une offre écrite.
Comme par un tour de passe-passe encore inexpliqué, la cave avait disparu du descriptif de vente. Quelques coups de téléphone entre l'agent et son client et une patience feinte, firent réapparaitre la cave.
Ne cherchons pas à comprendre. Elle est là. Mais la confiance commençait, elle, à filer.
Et notre offre ? Un peu gonflé ! dit la grimace assise au bureau, surtout avec une cave en plus. La grimace faisait son travail de comédien mais n'avait pas la main.

Une heure plus tard, l'offre était plus qu'acceptée. Réduite même. On nous propose encore moins cher. A une condition.
- Donc ce sera X Francs, mais alors, il y en aura "tant" en chewing-gum.
Il nous prend pour des Américains. On n'est pas très Hollywood dans la famille.
Et surtout on ne comprend pas. Et dès qu'on comprend, on ne veut pas avoir compris.
Les mimiques d'en face insistaient et devenaient de plus en plus explicites.
Il fallut se rendre à l'évidence, il s'agissait de black, de noir, de dessous-de-table, de la-main-à-la-main, en un mot de fraude.
Le refus fut catégorique.
Nous nous levâmes.
On nous retint.
Et la discussion fut ouverte cette fois. Complètement ouverte.

- Mais, comprenez, tout le monde fait ça. Mais, vous vous rendez compte que vous allez perdre 30 000 Francs ?
- Ça ne se discute pas, Monsieur.
Nous ne perdîmes rien du tout, on ne peut perdre que ce que l'on a. Nous fîmes l'acquisition d'un bien qui nous convenait à un prix plutôt en dessous du marché et nous restâmes honnêtes.
A chacune de nos visites, l'agent répétait qu'il n'avait jamais vu ça. Est-ce vraiment possible ?
Il avait eu vent de nos difficultés professionnelles et m'avait proposé de devenir son associé. Il l'avait justifié par le bon contact humain qu'il me prêtait, la qualité de mon expression écrite et orale et mon sens de la négociation. Cela ne pouvait suffire, j'insistai. Le respect des lois et l'éthique furent avancés.
- Si vous appréciez ces valeurs, pourquoi ne pas commencer par vous les appliquer à vous-même ? Et surtout, comment pouvez-vous imaginer que je puisse m'associer à un trafiquant de chewing-gum ?
Aujourd'hui encore, dix ans plus tard, lorsque je le croise dans la rue, il continue à me regarder comme si j'étais un extraterrestre. Il n'ose pas me demander ce que j'ai bien pu faire professionnellement, mais ça doit l'intriguer.

Il ne sait pas, le pauvre, qu'on peut vivre de conscience, d'amour et d'eau fraiche.